SERIEUX, S’ABSTENIR

Lundi 23 mars 2009 1 23 /03 /2009 15:25
En ces temps d'unanimisme syndical, un petit texte politiquement incorrect à propos d'une pétition signée par tous les syndicats et plein de chercheurs. 

L’emploi, priorité « absolue » ? 

A l’initiative du mensuel Alternatives économiques, une pétition a été lancée le 13 mars dernier pour demander « d’abroger sans délai les mesures défiscalisant les heures supplémentaires et les exonérant de cotisations sociales ». Cette mesure devait concrétiser un des slogans de la campagne présidentielle de 2007: « Travailler plus pour gagner plus ». Dans un contexte où plusieurs millions de personnes étaient au chômage ou en sous-emploi, c’était non seulement une provocation, mais aussi une véritable supercherie.

D’après les derniers chiffres de l’Insee, on a enregistré 325  000 personnes de plus au chômage ou en sous-emploi au dernier trimestre 2008. La crise accentue les problèmes d’emploi mais ne change pas fondamentalement la donne. Encourager le développement des heures supplémentaires reste, dans ce contexte, un véritable non sens économique et social. Il ne fallait pas prendre cette mesure et il faut certainement l’abroger. Alors, pourquoi peut-on éprouver des réticences à signer cet appel ? Plusieurs raisons peuvent y pousser.

Premièrement, le texte de l’appel apporte incontestablement de l’eau au moulin du gouvernement en entérinant l’idée que cette mesure aurait effectivement permis d’accroître le nombre d’heures supplémentaires. Cette idée est pourtant plus que controversée. Dans le rapport d’évaluation remis au Parlement fin 2008, on a dénombré environ 750 millions d’heures supplémentaires en 2008, d’après les statistiques de l’ACOSS (organisme auprès duquel les entreprises doivent désormais déclarer le nombre d’heures supplémentaires pour bénéficier des aides de l’Etat). Dans son dernier bilan rendu public en février 2009, l’ACOSS a revu son estimation à la baisse et chiffre désormais le nombre d’heures supplémentaires à 725 millions en 2008. De leur côté, dans le même rapport au Parlement, les experts du ministère du travail avaient estimé le nombre d’heures supplémentaires à 730 millions pour l’année 2007 (hors effet des mesures de la loi TEPA concernant ces heures sup). Bref, contrairement à ce que le gouvernement s’est échiné à faire croire, le nombre d’heures sup n’a pas augmenté après les mesures d’incitation mises en place fin 2007. Pourtant, d’après le texte de la pétition, le nombre d’heures supplémentaires aurait augmenté entre fin 2007 et fin 2008 et représenterait l’équivalent de 90 000 emplois supplémentaires. Voilà un satisfecit qui va sans doute réjouir Christine Lagarde.

Deuxièmement, cette mesure a surtout constitué un énorme effet d’aubaine pour les entreprises qui avaient déjà massivement recours à ces pratiques. C’est là le plus gros scandale. Le texte fait l’impasse sur ce phénomène et c’est bien dommage. La hausse supposée du nombre d’heures supplémentaires est l’arbre qui cache la forêt.

Enfin, surtout, était-il vraiment opportun de lancer cet appel à la veille de la seconde journée unitaire d’action qui a été encore plus massive que celle du mois de janvier ? On peut sérieusement en douter. Après la manifestation du 28 janvier dernier, Nicolas Sarkozy avait convoqué un « sommet » social pour tenter de désamorcer un mouvement d’une profondeur sans doute inégalée depuis plusieurs décennies. Ce sommet avait accouché de mesurettes dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elles sont notoirement insuffisantes, non seulement pour soutenir l’activité économique, mais aussi pour répondre au déficit structurel de pouvoir d’achat des salariés. Quelques chiffres. Selon l’Insee, le revenu salarial moyen (le total des salaires perçus en moyenne par un salarié durant l’année) a stagné, en pouvoir d’achat, depuis 1978. Sur la même période, les revenus de la propriété (loyers, dividendes, intérêts,…) se sont envolés. Ils représentent aujourd’hui plus de la moitié de la masse totale des salaires nets perçus par les ménages : c’était moins de 25% en 1978. La part des loyers dans les revenus des ménages locataires a doublé depuis 1978 : on n’avait jamais observé un phénomène d’une telle ampleur, ni d’une telle durée, depuis 50 ans. Dans la crise actuelle, l’urgence est dans une meilleure répartition des richesses et des revenus. Comme le souligne Michel Aglietta dans les colonnes du mensuel initiateur de la pétition, cette crise est celle d’un modèle social inégalitaire.

Cet appel n’apporte pas de réponse à cette question. Il risque, au contraire, de cristalliser le débat sur la seule question des heures supplémentaires au nom de la priorité « absolue », selon le texte,  qu’il faudrait accorder à l’emploi. C’est là que le bât blesse. Car c’est précisément au nom de cette priorité que les politiques publiques ont poussé au laminage des salaires depuis 30 ans. Il est plus que jamais nécessaire de tenir les deux bouts de la chaîne : emploi et salaires. L’encouragement des heures supplémentaires n’est certainement pas une réponse à la question du pouvoir d’achat. Sa suppression nécessaire n’y apportera pas, non plus, de réponse. Elle risque simplement d’offrir, après les atermoiements d’usage et les compromis inévitables, une porte de sortie à un pouvoir aujourd’hui aux abois. Est-ce vraiment cela dont ont aujourd’hui besoin les salariés ?

Le texte au format word: Heures_Sup-blog-.doc Heures_Sup-blog-.doc  

Par pierrôt - Publié dans : SERIEUX, S’ABSTENIR
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Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /2008 15:07

Dans un billet en date du 30 septembre, Martin Hirsch a mis en ligne sur son carnet de bord électronique (« blog ») un commentaire qui est censé corriger les propos que j'ai tenus sur mon propre blog à propos du RSA.

On a déjà répondu à plusieurs questions soulevées par ce court billet :

- à propos des cas-types à partir desquels il faut comparer la situation actuelle, en faisant notamment remarquer que les « nouveaux » chiffres présentés par Martin Hirsch n'étaient pas les mêmes que ceux donnés une douzaine de jours plus tôt pour informer les députés appelés à se prononcer sur le projet de loi ( Souvent Hirsch varie, bien fol... ). C'est dire la qualité de l'information diffusée à nos élus... ;

- à propos des seuils de pauvreté monétaire utilisés pour évaluer si les allocataires du rsA sortent ou non de la pauvreté ( Des seuils de pauvreté pour évaluer le niveau de vie ).

Dans les lignes qui suivent, on trouvera un commentaire plus détaillé sur les remarques de Martin Hirsch. Inutile, donc, d'aller sur son site. Vous trouverez ci-dessous, à la fois ses remarques (en italiques et en petits caractères, précédées de MH) et mes commentaires (en caractères normaux précédées de PC). Martin Hirsch a organisé ses propos autour de trois affirmations reprises une à une. Cet article développe surtout des remarques sur le premier point. Les autres questions ont déjà fait l'objet de réponses.

1. Aujourd'hui un Rmiste qui retrouve un emploi peut perdre de l'argent.

MH - L'économiste affirme que l'intéressement permet de toujours gagner plus quand on travaille un peu plus durant l'année de reprise d'emploi.

Mais un Rmiste peut gagner moins en travaillant qu'en étant inactif dans plusieurs situations. Par exemple, les personnes qui acceptent un emploi aidé et qui sont exclues de l'intéressement sont dans ce cas. Demain le rSa sera versé à tous, quelque soit le type de contrat.

PC - D'abord un rmiste qui n'a pas d'emploi et qui en recherche un n'est pas inactif : il est au chômage. Cette façon de considérer les Rmistes sans emploi comme des « inactifs » en dit long sur le regard que Martin Hirsch porte sur ces personnes. Certes, ces dernières années, les pouvoirs publics ont incité les Rmistes à ne pas s'inscrire à l'ANPE pour dégonfler les statistiques du chômage ; l'ANPE - le service public de l'emploi - c'était apparemment trop bien pour eux. Mais ce n'est pas une raison pour disqualifier les Rmistes en tant que chômeurs et les considérer comme des inactifs.

Question vocabulaire, ou plutôt typographie, pour ceux qui n'avaient pas encore remarqué, c'est rigolo cette idée de mettre le s en majuscules dans rsa, comme si on pouvait mettre en doute le caractère solidaire d'une prestation imaginée et mise en place par l'ancien président d'Emmaüs... Une riche idée de communicant.

Sur le fond, le champ de l'intéressement a en effet été réduit par des décisions relativement récentes (depuis 2006), notamment pour les fameux contrats d'avenir de M. Borloo. Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et cette question peut être aisément résolue en remettant comme auparavant tous les allocataires sur un pied d'égalité. Ceci dit, la technique est bien connue : on crée des inégalités entre les pauvres et, ensuite, au motif de les rendre tous égaux, on abaisse les droits pour tous. La ficelle est un peu grosse.

MH - C'est également le cas pour certaines personnes même avec l'intéressement, compte tenu des pertes de droits connexes liés au statut de bénéficiaire du RMI. Une récente étude réalisée par deux économistes (lien sur le blog), Yannick L'Horty et Denis Anne, montre qu'une personne seule doit travailler au moins 22 heures hebdomadaires au SMIC pour que le revenu disponible avec emploi soit supérieur au revenu sans activité (en considérant l'intéressement mais aussi la PPE).

PC - Là encore on remarquera le vocabulaire : on compare à la fin du paragraphe un « revenu disponible avec emploi » à un « revenu sans activité ». Décidément, c'est une obsession de vouloir qualifier les Rmistes sans emploi d'inactifs.

Ensuite, il faut crier ouf ! Car l'étude en question a été présentée en septembre 2008, in extremis, juste avant le débat parlementaire. Quelle coïncidence, n'est-ce pas ? D'ailleurs on peut se demander si elle est vraiment parue puisque,  dans la version qu'on peut trouver sur internet, elle est datée de septembre... 2009. Peut-être les auteurs (Anne et Lhorty) veulent-ils se donner le temps de la réflexion... ? Voir l'étude : RSA-AFSE.pdf RSA-AFSE.pdf

Venons en aux droits connexes. C'est un discours rabâché. Le Rmiste, c'est bien connu, a un vrai statut. Vous ne le saviez pas ? Non seulement il a  l'alloc, mais en plus il reçoit plein d'aides : pour les transports, pour la cantine des enfants, pour les vacances,... Au total, cela représente combien ?

Selon l'étude citée par Martin Hirsch, cela représente tellement qu'il faudrait « travailler au moins 22 heures hebdomadaires au SMIC pour que le revenu disponible avec emploi soit supérieur au revenu sans activité (en considérant l'intéressement mais aussi la PPE). » Autrement dit, cela signifie que le montant des droits connexes perdus à la reprise d'emploi représenterait l'équivalent de l'intéressement actuel pour un emploi de 22 heures. Enorme, en effet.

Petit calcul : 22 heures au SMIC en salaire nets, cela fait 646 euros.

Pendant les 3 premiers mois de reprise d'emploi, c'est le montant de l'intéressement. Donc les droits connexes représenteraient ce montant ? C'est-à-dire 1,6 fois le montant de la prestation monétaire après déduction du forfait logement (646/394) ? Certainement pas.

Considérons l'intéressement  (donc ce que le Rmiste conserve en plus de l'allocation de base) sur l'année de reprise d'emploi. Sur cette année, cela représente dans le cas choisi par Martin Hirsch une moyenne mensuelle de 546 euros. Ce serait le montant des droits connexes ? Soit 1,4 fois le montant du RMI ? Personne ne peut le croire. Et pour cause, ce n'est pas la réalité. Ce n'est pas sérieux d'écrire des choses pareilles. Avec l'intéressement et la PPE, comme on l'a écrit, il y a très vite un gain monétaire durant la première année quand il y a retour à l'emploi, même en prenant en compte les droits connexes.

MH - Avec le rSa, compte tenu en particulier de son caractère pérenne, le revenu disponible d'une personne qui travaille est toujours supérieur aux revenus sans activités.

PC - Bon, si on comprend bien, on n'est plus dans la question initiale de la « reprise d'emploi », puisque c'est le caractère pérenne du rsA qui est mis en avant.

Ce n'est vraiment pas un scoop. C'est précisément la principale critique qui est faite au rsA (1). Le rsA, c'est tout simplement une subvention généralisée aux bas salaires, du type de la PPE. C'est un dispositif qui déresponsabilise les employeurs. C'est exactement ce qu'avait demandé Seillière, il y a 10 ans. Ci-dessous, un extrait de l'article du journal La Tribune du 4 mars 1998. A l'époque, vous vous en souvenez sans doute, le CNPF ne faisait pas dans la dentelle et s'opposait frontalement au gouvernement Jospin. C'est sûr qu'il était animé des meilleures intentions du monde à l'égard des salariés. Extrait :

 (...) Un " projet pour l'espoir ». Le CNPF a manifestement tenu compte des critiques. Il a annoncé hier que le CNPF soumettrait à Lionel Jospin un " projet pour l'espoir » qui proposerait " des mesures alternatives, libres, simples et efficaces, susceptibles de réellement réduire le chômage ». Ce " projet » comportera deux axes de réflexion principaux. A court terme, il s'agira de " proposer un emploi aux chômeurs et aux jeunes ». Pour cela, le CNPF souhaite mettre en place, en liaison avec le gouvernement, un nouveau système d'emploi avec un financement double: ces emplois seraient rémunérés par les entreprises " à hauteur de ce que peuvent payer leurs clients », et l'Etat pourrait, le cas échéant, compléter ce salaire par " un revenu de solidarité ». (...)".

 Vous l'avez noté, à l'époque on n'avait pas encore ajouté le A, on avait juste de le revenu de solidarité version CNPF.

MH - Enfin, l'intéressement rend la reprise du travail financièrement intéressante seulement pour une année alors que le rSa sera versé tant que les revenus du ménage n'atteindront pas le plafond fixé (1 180 euros pour une personne seule).

PC - Personne n'a jamais dit le contraire. En revanche, toute la communication (ne parlons pas de propagande) autour du rsA a été sciemment organisée autour de l'idée que les Rmistes qui reprenaient un emploi y perdaient aujourd'hui de l'argent. Si M. Martin Hirsch veut des références, c'est facile de lui en trouver. Mais ceci est faux pour la première année. Et pour cette première année, ce qui est certain, c'est que le rsA sera moins avantageux que le RMI. En tout cas, rien n'est garanti.

2. Le rSa va rendre plus attractive la reprise d'emploi.

MH - Le chercheur affirme, que les montants de rSa sont toujours inférieurs aux montants de l'intéressement sur la première année dans le cas d'une personne seule.

Son calcul ne prend pas en compte les trois premiers mois de cumul intégral entre le minimum social et les revenus d'activité, alors que cette mesure, déjà appliquée avec l'intéressement, est conservée avec le rSa.

Par ailleurs, la prime de 1000 euros actuellement versée au 4ème mois pour les allocataires du RMI qui reprennent un emploi de plus de 78 heures est remplacée par une aide versée dès la reprise d'emploi.

Il faut donc la neutraliser dans le calcul de l'intéressement pour rendre les montants comparables.

Enfin, il faut rappeler que l'originalité du rSa est d'être versé tant que les ménages en ont besoin. Il se peut que certaines configurations amènent à percevoir un peu moins de prestation la première année, mais ces ménages seront gagnants car ils continueront à percevoir le rSa.

PC - Sur le cumul des 3 premiers mois, la prime du 4ème mois et la nécessité de la neutraliser, on a déjà répondu ( Souvent Hirsch varie, bien fol... ). Martin Hirsch reconnaît que, dans certaines configurations, des ménages peuvent être perdants : c'est le cas de tous ceux et toutes celles qui reprennent un emploi de plus d'un mi-temps !

3. Le rSa va réduire la pauvreté laborieuse

MH - L'économiste compare les revenus des ménages par rapport au seuil de pauvreté 2006 revalorisé pour tenir compte du fait que le rSa ne sera mis en application qu'en 2009.

Même en se basant sur les seuils de pauvreté utilisés dans l'article, le seuil de 920 euros est franchi au mi-temps pour une personne seule qui perçoit une allocation logement.

Le seuil de 1196 euros pour une femme seule avec enfant est franchi entre le quart temps et le mi-temps.

Les organismes de statistique publique ont estimé par des travaux de micro-simulation qu'entre 500 000 et 700 000 personnes sortiront de la pauvreté rien que par le fait de percevoir la nouvelle prestation.

D'autres personnes en sortiront au cours des prochains mois une fois qu'ils auront renoués avec l'emploi.

PC - J'ai répondu en détail dans un précédent article qui développe la question des seuils de pauvreté et de leurs usages pour évaluer la situation des allocataires du RMI ( Des seuils de pauvreté pour évaluer le niveau de vie ). Pour la prise en compte des éventuelles allocations logement, je propose une méthode différente qui évite de supposer que les personnes sortent de la pauvreté parce qu'elles perçoivent l'allocation logement... à son maximum.

Une autre petite remarque : si les organismes de statistique publique ont fait des calculs aussi intéressants, pourquoi ce travail d'intérêt public reste-t-il confidentiel ?

Enfin, on admirera la foi dans l'avenir : quand « les personnes ...(ils) auront renoués avec l'emploi ». C'est sûr, c'est fatiguant les débats parlementaires, ça vous fait faire plein de fautes de grammaire. Mais le problème de fond, qui a été maintes fois soulevé et auquel le rsA ne répond pas, c'est qu'il n'y a pas d'emploi pour tous. Donc on va, avec le rsA, au plein emploi libéral, en partageant le chômage entre les plus pauvres, en distribuant des miettes d'emploi qu'il faut rendre soutenables. On a vraiment là, pour reprendre la formule de Serge Paugam, la mise en place d'un régime de précarité assistée. Ce n'est certainement pas de cette façon qu'on va réduire la pauvreté laborieuse. S'il suffisait d'une simple prestation comme le rsA, depuis la création du RMI, en 1988, ça se saurait... 


L'article en format word:  R-ponse---Martin-Hirsch.doc R-ponse---Martin-Hirsch.doc



(1) Martin Hirsch souligne le S de rsa ; j'ai décidé de souligner le A, car c'est vraiment l'activation, le travail si vous préférez, qui au cœur du rsA.

Par pierrôt - Publié dans : SERIEUX, S’ABSTENIR
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Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /2008 06:12

Une question revient de façon récurrente dans le débat: à combien se situe le seuil de pauvreté. derrière cette question, il y a neuf fois sur dix (au moins) l'idée d'utiliser ce seuil comme indicateur de niveau de vie. On propose ici une approche de cette question. Le texte étant long, on peut le télécharger ici au format word:  Seuils-de-pauvret-.doc Seuils-de-pauvret-.doc

 

Les seuils de pauvreté monétaires calculés par l'INSEE dans ses études ne sont pas construits pour évaluer le niveau de vie réel des Français mais pour dénombrer et caractériser les populations pauvres. Ces études reposent sur des données d'enquête à partir desquelles sont calculés les revenus de chaque ménage. On en déduit ensuite, en fixant un seuil dans la distribution des revenus de l'enquête, un niveau de vie minimum au-dessous duquel les ménages sont considérés comme pauvres, d'un point de vue monétaire.

Comme cela a déjà été montré(1), les seuils de pauvreté calculés à partir de ces données d'enquête ne peuvent pas être comparés à des barèmes sociaux, car ces enquêtes minimisent fortement les revenus des ménages. D'un côté, avec les données d'enquête, on a des revenus qui ne correspondent pas à la réalité et qui sont sous-estimés, alors que de l'autre, avec des barèmes sociaux, on a la réalité de ce que perçoivent les ménages allocataires. La comparaison est donc biaisée et ce biais est tout à fait considérable. En 2006, le niveau de vie moyen estimé par les enquêtes fiscales était de 1700 euros ; la même année, les données de la comptabilité nationale, qui sont celles que l'on utilise pour commenter l'évolution du pouvoir d'achat des Français, donnaient un niveau de vie moyen de l'ordre de 2400 euros, supérieur de plus de 40% aux données d'enquête.

Il n'existe pas de statistique parfaite. Mais il existe des statistiques qui sont plus ou moins pertinentes pour répondre à une question donnée. Si on veut calculer un seuil de pauvreté qui puisse être une référence en termes de niveau de vie, il est incontestable que les données macroéconomiques sont les plus pertinentes. Ce sont d'ailleurs celles que l'on utilise dans les comparaisons internationales pour comparer le niveau de vie de différents pays. Il ne viendrait à l'idée de personne de faire des comparaisons internationales de niveau de vie à partir de données d'enquête.

Pour évaluer les barèmes sociaux, mais aussi pour guider le choix d'un seuil,de pauvreté,  il est donc nécessaire de prendre en compte les revenus réels des ménages. Les comptes nationaux élaborés par l'INSEE constituent la meilleure estimation de ces revenus réels. Pour l'année 2006, Le niveau de vie moyen des Français était d'environ 2400 euros par mois. On peut actualiser ce chiffre à l'année 2008 et on aboutit à une fourchette comprise entre 2520 et 2550 euros. C'est à l'aune de cette moyenne que l'on peut évaluer les différentes propositions faites pour le rsA.

Le chiffre de 817 qui figure dans les cas-types de Martin Hirsch pour une personne seule représente moins d'un tiers du niveau de vie moyen. Pourtant, si l'on prend la même référence statistique que celle qui est retenue par Martin Hirsch, soit 60% du niveau de vie médian (et non moyen), on aboutit à un seuil de pauvreté réel d'environ 1200 euros par mois en 2008(2). Il s'agit là d'un minimum pour une personne seule.

Pour aboutir à un barème qui tienne compte du nombre de personnes du ménage, il faut évidemment majorer ce montant. Pour cela, on ne procède pas à une simple multiplication par le nombre de personnes du ménage car la vie en communauté se traduit par des économies d'échelle. Les statisticiens retiennent donc des coefficients qui tiennent compte de ces économies d'échelle. Le problème qui se pose ici est qu'on ne peut retenir des coefficients moyens. Toutes les études montrent en effet que ces coefficients moyens sont sous-estimés pour les ménages à bas revenus et, typiquement, pour les ménages pauvres(3). Même s'il n'existe pas de solution totalement satisfaisante, il est donc exclu de retenir ces coefficients moyen, comme c'est pourtant le cas dans le calcul du RMI.

Pour obtenir un ordre de grandeur, on a retenu dans le tableau ci-dessous des coefficients un peu plus anciens qui étaient naguère utilisés par l'INSEE et qui traduisent davantage la réalité des besoins des ménages pauvres(4). Pour les ménages isolés, nombreux à percevoir le RMI, on a aussi fait une distinction selon l'âge des enfants.


Seuils de pauvreté monétaire en 2008 (en euros par mois)


 

Seuils avec coefficients corrigés

Seuils avec coefficients minorés (pour mémoire)

Situation familiale

 

Coefficient

 

Seuil de pauvreté
 

Coefficient

 

Seuil

 

Célibataire

1,0

1 200

1,0

1200

Couple sans enfant

1,7

2 040

1,5

1800

Couple avec un enfant (b)

2,2

2 640

1,8

2160

Couple avec deux enfants (b)

2,7

3 240

2,1

2520

Couple avec trois enfants (b)

3,2

3 840

2,4

2880

Isolé avec un enfant (a)

1,7

2 040

1,5

1800

Isolé avec un enfant (b)

1,5

1 800

1,8

2160

Isolé avec deux enfants (a)

2,2

2 640

1,3

1560

Isolé avec deux enfants (b)

2,0

2 400

1,6

1920

(a)  Enfant(s) de 14 ans ou plus

(b)  Enfant(s) de moins de 14 ans


Encore une fois, il n'existe pas de statistique parfaite. Mais ces seuils de pauvreté corrigés sont certainement plus pertinents que ceux de Martin Hirsch pour appréhender le niveau de vie des ménages pauvres.

Comment se situe alors les futurs allocataires du rsA par rapport à ces seuils ? La comparaison, là non plus, n'est pas directe. Car les allocataires de minima sociaux peuvent, outre leur allocation en espèces, percevoir des prestations en nature et, notamment, une aide au logement. La difficulté est que cette aide dépend de très nombreux paramètres. Il est donc difficile de retenir des cas-types représentatifs.

Pour surmonter cette difficulté, une solution consiste à corriger les seuils de pauvreté précédents afin de raisonner sur un revenu après dépenses nettes de logement(5), On obtient alors des seuils directement comparables aux revenus monétaires des allocataires. Les résultats figurent dans le tableau pour quelques cas-types, en fonction de l'emploi occupé.




Seuil net


Revenu mensuel au rsA

selon la durée mensuelle d'emploi

25%

50%

75%

100%

Célibataire

1041

553

713

872

1108

Isolé avec un enfant (a)

1770

724

883

1043

1202

Isolé avec un enfant (b)

1562

724

883

1043

1202

Isolé avec deux enfants (a)

2291

831

990

1150

1316

Isolé avec deux enfants (b)

2083

831

990

1150

1316

(a) Enfant(s) de 14 ans ou plus

(b) Enfant(s) de moins de 14 ans


La principale conclusion est que les parents isolés ne parviennent jamais à sortir de la pauvreté avec le rsA. L'immense majorité des femmes qui composent cette population (un quart du total des Rmistes) reste durement frappée par la pauvreté. Pour que ces femmes sortent de la pauvreté, il faudrait qu'elles travaillent...encore plus qu'un plein temps, de 30% à 70% plus, sans compter le travail domestique. Le rsA n'est certainement pas fait pour les aider.

Quant aux personnes seules qui forment la majorité des Rmistes (60%), seul un temps plein peut leur permettre de sortir, tout juste, la tête hors de l'eau.




(1) Pierre Concialdi, « Les seuils de pauvreté monétaire : usages et mesures », La Revue de l'IRES, n°38, 2002..

(2) La médiane représente environ 80% de la moyenne (pour les détails techniques, voir l'article cité). Le seuil à 60% est donc égal, en chiffres arrondis, à : 2500 x 80% x 60%, soit 1200 euros.

(3) Réciproquement, ces coefficients moyens ne sont pas non plus adaptés pour les plus hauts revenus et sont surestimés.

(4) Échelle de consommation dite d'Oxford. Avec l'élévation du niveau de vie, les structures de consommation changent. Très classiquement, par exemple, la part des dépenses alimentaires diminue. Ce phénomène que l'on observe dans le temps se vérifie également à un instant donné entre des ménages de niveaux de revenus différents. En prenant une échelle plus ancienne, on se rapproche davantage d'une structure de consommation des ménages pauvres.

(5) Pour les détails, voir l'article cité. Cela revient, en résumé, à calculer un seuil de pauvreté par référence à un revenu augmenté des allocations logement et diminué des dépenses de logement des ménages. C'est un indicateur qui donne une vision optimiste de la situation des ménages pauvres puisqu'il repose sur l'hypothèse implicite que les aides au logement permettent de couvrir l'intégralité des loyers.

Par pierrôt - Publié dans : SERIEUX, S’ABSTENIR
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Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /2008 00:09

Souvent Hirsch varie, bien fol...(1)

Dans un billet publié sur son blog le 30 septembre, Martin Hirsch entend « corriger mes propos ». En fait de correction, ce sont surtout ses propres chiffres que Martin Hirsch corrige, comme en témoigne le tableau suivant.qui donne la situation des futurs allocataires du rsA dans diverses situations de reprise d'emploi sur la première année qui suit la reprise d'emploi. Il s'agit de la situation des personnes isolées, qui représentent la majorité (plus de 60%) des allocataires du RMI. La première ligne reprend les informations publiées dans le rapport déposé au Parlement le 18 septembre dernier (source gouvernementale indique ce rapport). La seconde ligne donne les chiffres indiqués par Martin Hirsch - en réponse à mes critiques - sur son blog (est-ce une source plus officielle que celle du gouvernement ?) le 30 septembre dernier, soit à peine une douzaine de jours plus tard.
 

Revenu disponible dans la première année de reprise d'emploi

pour les futurs allocataires du rsA


1/4 temps

1/2 temps

3/4 temps

Temps complet

Revenu disponible annuel

rsA-

Rapport au Parlement

6636

8556

10464

13560

rsA -

Blog de Martin Hirsch

6933

9138

11343

13548

Revenu disponible annuel EN MOYENNE MENSUELLE

rsA-

Rapport au Parlement

553

713

872

1130

rsA -

Blog de Martin Hirsch

578

762

945

1129


On constate que, sauf pour une reprise d'emploi à temps complet où les chiffres sont très voisins, les données nouvelles affichés récemment sur le blog de Martin Hirsch sont plus élevées que celles du rapport au Parlement. Les députés auraient-ils été mal informés ? Aurait-on voulu leur cacher que le projet gouvernemental était, en réalité, plus favorable aux pauvres ? On ne le saura probablement jamais. Mais l'explication est simple.

Les chiffres du rapport parlementaire sont calculés par rapport à l'annonce  officielle (mais tardive) qui a été faite des modalités concrètes du dispositif. À savoir que le rsA permettrait aux allocataires de conserver, en plus de leur allocation « hors emploi » (l'actuel RMI), 62% de leur salaire. Pour un emploi au SMIC à mi-temps (514 euros par mois), l'allocataire peut avoir son allocation plus 514 x 62% = 319 euros.

Aujourd'hui, les Rmistes qui reprennent un emploi à temps partiel peuvent intégralement cumuler pendant trois mois leur salaire et ensuite, ils peuvent conserver pendant 9 mois 50% de ce salaire. Sur la première année, le cumul - exprimé en % du salaire perçu - est donc de 300% (3 x 100%) plus 450% (50% x 9). Soit une moyenne mensuelle de  62,5% (300% + 450% = 750% ; 750% / 12= 62,5%). Soit en euros, 321 euros par mois. Par rapport au taux de cumul du rsA, la situation actuelle est très très légèrement plus favorable pour ces emplois à temps partiel. De peu, mais c'est plus favorable. Sur mon blog, il était indiqué que la situation ne changeait pas pour ces emplois à temps très partiels.

Pour corriger ces propos, il fallait donc changer les chiffres donnés aux parlementaires. C'est pourquoi, sur son blog, Martin Hirsch dit qu'en réalité le cumul sera un peu plus favorable la première année. On conserverait le cumul intégral pendant trois mois et on aurait ensuite le taux de cumul du rsA (62%). Avec cette méthode, le retour à un petit boulot à temps partiel devient un peu plus avantageux avec le rsA. En résumé, selon le blog de Martin Hirsch, le rsA accroît les incitations à reprendre un petit boulot. Dont acte.

Pour les emplois de 78 heures et plus (l'ancienne frontière du mi-temps avant les 35 heures), la situation est différente. Le rsA est beaucoup plus défavorable que la situation actuelle durant la première année de reprise d'emploi. Ce constat ressort clairement du tableau suivant qui ajoute au tableau précédent une dernière ligne reprenant les données affichées par Martin Hirsch sur la situation actuelle au RMI. Toutes les données sont converties en moyenne mensuelle.



1/4 temps

1/2 temps

3/4 temps

Temps complet

Revenu disponible annuel EN MOYENNE MENSUELLE

rsA-

Rapport au Parlement

553

713

872

1130

rsA -

Blog de Martin Hirsch

578

762

945

1129

RMI -

Blog de Martin Hirsch

555

715

982

1239


Pour tenter de masquer cette réalité déplaisante, Martin Hirsch biaise les chiffres. Cette fois-ci, non seulement il retient l'hypothèse (non prouvée par le texte de loi) de cumul intégral sur les trois premiers mois, mais il ne tient pas compte d'une partie du dispositif actuel qui prévoit une prime de 1000 euros au 4ème mois d'emploi (la prime de retour à l'emploi). Martin Hirsch dit qu'il « neutralise » cette prime dans la comparaison avec le rsA. Pourquoi ? Parce que, écrit-il, « la prime de 1000 euros actuellement versée au 4ème mois pour les allocataires du RMI qui reprennent un emploi de plus de 78 heures est remplacée par une aide versée dès la reprise d'emploi ». De cette « aide versée dès la reprise d'emploi », on ne trouve nulle trace dans le projet de loi.  Ce dernier prévoit explicitement en revanche, de conserver l'octroi de cette prime aux personnes qui auraient pu en bénéficier... avant l'entrée en vigueur de la loi.  Concrètement, cela signifie que les allocataires du RMI et de l'API qui reprendront un emploi de 78 heures et plus au second trimestre 2009 auront droit à cette prime de 1000 euros. Ensuite, pour les autres allocataires qui retrouvent un boulot après juin 2009, plus de prime. Mais peut-être Martin Hirsch inventera-t-il bientôt une autre trouvaille pour « corriger » ce constat ?

Il faut de temps en temps être sérieux. Voilà un projet de loi qui a demandé près d'une année de travail en 2005. Des réunions et des tas d'auditions ; des réflexions et des cogitations qui ont débouché sur un rapport d'experts. Depuis plus d'un an, ce projet, déjà fortement pensé il y a 3 ans, est étudié avec tous les moyens à la disposition de l'appareil d'Etat. On nous a d'abord joué la carte de l'expérience : la réalité concrète du dispositif tiendrait compte des expérimentations. Maintenant, à moins de deux semaines d'intervalle, on revient à la méthode technocratique pour essayer de parer à quelques critiques. « Dessine-moi un rsA nouveau, s'il te plaît, le précédent déplaît ». Tout cela pourrait être risible si cela ne mettait pas en jeu la vie de millions de personnes.

Il reste une conclusion incontestable: selon les propres chiffres de Hirsch, revus et corrigés (promis, juré, craché...enfin, jusqu'à la prochaine fois), avec le rsA il y a davantage d'incitation à reprendre un petit boulot et moins d'incitation à reprendre un véritable emploi. Martin Hirsch se répand en disant que le rsA ne va pas développer les miettes d'emploi mais son dispositif encourage objectivement leur multiplication. C'est bien d'ailleurs une des principales critiques qui lui est faite.

Reste la question de fond :le rsA permet-il de sortir de la pauvreté ? On y reviendra bientôt.

Télécharger le texte de ce billet en format word:  Souvent-Hirsch-varie.doc Souvent-Hirsch-varie.doc


(1) Non, vous n'aurez pas ici la suite de ce dicton pastiché. Je voulais juste souligner que ces remarques - comme bien d'autres auparavant - ont bénéficié des conseils éclairés de Jean Gadrey et Antoine Math, que je remercie vivement. Je ne les embarque pas sur cette galère : ils ont déjà beaucoup à faire et à supporter sur d'autres sujets au moins aussi importants, sinon plus. Je reste donc seul responsable des propos tenus ici. Mais sans leur aide et leurs encouragements, ce genre de billet n'aurait sans doute pas vu le jour. 


Par pierrôt - Publié dans : SERIEUX, S’ABSTENIR
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Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /2008 11:47

C'est ce qu'on entend dire et répéter à longueur de rapports ou de colonnes. Pour justifier l'idée que le salaire minimum serait trop élevé, on le compare généralement au salaire médian (la moitié des salariés gagne moins, l'autre moitié gagne plus). Mais cette comparaison ne permet pas vraiment de répondre à la question. Car si tous les salaires stagnent ou diminuent, le salaire minimum peut apparaître « trop élevé » en comparaison du salaire médian sans que les salaires ne soient « trop élevés », d'une façon générale.

Or l'idée de base du salaire minimum, c'est de garantir aux salariés qu'ils recevront au moins une partie (un minimum) de ce qu'ils produisent. C'est pour cela qu'on a créé en 1970 le SMIC, indexé sur la croissance. Afin que tous les salariés, y compris ceux qui sont au bas de l'échelle, bénéficient des fruits de la croissance, comme on disait à l'époque.

Pour évaluer le niveau du salaire minimum, il est donc plus pertinent de le comparer à la productivité moyenne des salariés. Un indicateur simple de cette productivité est le PIB par personne employée. C'est ce qu'on a fait dans le graphique ci-dessous en raisonnant sur des emplois en équivalent temps complet (afin de neutraliser les effets de la variation de la durée du travail). On compare à la fois le coût du SMIC pour l'employeur mais aussi le salaire net d'un smicard au PIB par personne employée. Quel que soit l'indicateur retenu, il est difficile de dire que le SMIC serait aujourd'hui « trop » élevé. Du point de vue des employeurs, on est même à un niveau historiquement très faible. Il n'y a donc aucune raison de crier haro sur le SMIC. 

Le texte plus le graphique: Le-SMIC.doc Le-SMIC.doc
Par pierrôt - Publié dans : SERIEUX, S’ABSTENIR
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